Travailler pour la justice en Equateur ressemble de plus en plus à une condamnation à mort. Dimanche 14 juin 2026, la violence aveugle des cartels a encore frappé en plein jour. La procureure Gloria Alexandra Bravo Cedeño et sa sœur, Olinda Emperatriz Bravo Cedeño, ont perdu la vie sous les balles d'un tueur à gages. L'attaque s'est déroulée aux alentours de midi à Manta, une ville côtière de la province de Manabí devenue un pôle logistique incontournable pour les narcotrafiquants exportant la cocaïne vers l'Europe et les Etats-Unis.
Les deux femmes sortaient tranquillement d'un café situé à l'intersection très fréquentée de la avenida Flavio Reyes et de la calle 22. Alors qu'elles marchaient vers leur véhicule, un individu armé a surgi de nulle part. Il a ouvert le feu à plusieurs reprises. Face au danger, la sœur de la magistrate a tenté un geste héroïque pour faire écran et s'opposer à l'agresseur. Un courage qui lui a coûté la vie. Atteintes toutes les deux par des projectiles mortels, elles ont succombé sur place. Une troisième personne présente à proximité a été blessée lors de la fusillade et transférée d'urgence vers un centre hospitalier.
L'ombre permanente des cartels à Manta
Ce double assassinat n'a rien d'un fait divers isolé. La ville portuaire de Manta subit une guerre de territoire féroce entre des mégabangues locales comme Los Choneros et Los Lobos. Ces structures criminelles bénéficient du soutien logistique et financier des cartels mexicains, notamment le cartel de Sinaloa et le cartel de Jalisco Nouvelle Génération. Pour ces réseaux, contrôler les ports de Manabí est une nécessité vitale. Quiconque perturbe ce trafic s'expose à des représailles expéditives.
Le parquet général de l'Etat n'a d'ailleurs pas tardé à réagir publiquement. Dans un communiqué ferme diffusé quelques heures après le drame, l'institution a condamné cet attentat, le qualifiant ouvertement de represalia (représailles) directe contre les enquêtes menées de front par la justice contre le crime organisé.
Alexandra Bravo cumulait plus de 15 ans d'expérience au sein du ministère public. Respectée pour sa ténacité, elle gérait l'unité des flagrants délits à Manta tout en intervenant sur la commune voisine de Montecristi. Son quotidien consistait à traiter les dossiers chauds : homicides, enlèvements, règlements de comptes et activités des structures criminelles d'envergure. Parmi ses dernières affaires marquantes figurait l'enquête complexe liée à l'incendie criminel de 27 embarcations dans le port de Manta survenu le 6 juin 2026, un dossier qui touchait visiblement des intérêts criminels majeurs. Elle avait aussi dirigé par le passé l'enquête sur l'assassinat en 2022 du journaliste Gerardo Delgado.
Une profession en première ligne sans réelle protection
L'assassinat d'Alexandra Bravo rallonge une liste déjà terrifiante de magistrats exécutés à Manta. Le système judiciaire équatorien affiche des failles de sécurité évidentes que le gouvernement de Daniel Noboa peine à colmater malgré l'état d'exception et la militarisation des rues.
- En 2022, la procureure Luz Marina Delgado tombait sous les balles dans des conditions similaires.
- En juillet 2023, le maire de Manta, Agustín Intriago, était abattu en plein exercice de ses fonctions.
- En 2024, le procureur Marcelo Vásconez, qui enquêtait précisément sur la mort du maire Intriago, subissait le même sort aux côtés de son garde du corps.
Les chiffres démontrent une réalité brute. Les magistrats équatoriens naviguent à vue dans un climat d'intimidation permanente. La plupart d'entre eux travaillent sans escorte policière systématique, faute de moyens budgétaires ou à cause d'une lenteur bureaucratique aberrante pour évaluer le niveau de risque réel des agents de l'Etat. Recevoir des menaces par SMS ou par colis anonyme est devenu une routine pour les procureurs spécialisés en affaires criminelles.
Que faire pour sécuriser les visages de la justice
La réponse des forces de l'ordre après l'attaque de dimanche a été immédiate mais tardive pour les victimes. Une patrouille de police à proximité a pris en chasse le tireur. Des échanges de coups de feu ont éclaté et les policiers ont fait un usage légitime de la force. Les autorités soupçonnent que le tueur a été blessé au cours de sa fuite. Des alertes ont été lancées dans toutes les cliniques et hôpitaux de la région pour localiser tout individu se présentant avec des blessures par balle.
Pour enrayer cette spirale, le statu quo n'est plus tenable. L'application concrète de mesures radicales s'impose immédiatement pour empêcher l'effondrement total de l'appareil judiciaire face à la terreur :
- Mettre en place des tribunaux anonymes : Pour les affaires de blanchiment d'argent et de trafic de stupéfiants international, l'identité des procureurs et des juges doit être totalement protégée pour éviter les cibles individuelles.
- Systématiser la protection physique active : Tout magistrat affecté aux unités de flagrants délits ou du crime organisé dans des zones rouges comme Manabí, Guayas ou Esmeraldas doit bénéficier d'une protection rapprochée permanente et de véhicules blindés pour ses déplacements professionnels et personnels.
- Délocaliser les procès à haut risque : Centraliser les audiences majeures dans des complexes ultra-sécurisés à Quito ou utiliser massivement les outils de téléconférence sécurisés pour éviter l'exposition physique des magistrats dans les villes bastions du trafic.
L'Equateur traverse une crise institutionnelle profonde. Sans une refonte globale du système de protection de ceux qui appliquent la loi, l'impunité continuera de dicter sa conduite à Manta et sur l'ensemble du territoire côtier.